Une vérité qui dérange: L’échec des Etats arabes à aider les Palestiniens

«Israël est un cas anormal dans l’histoire de l’humanité et de la carte géopolitique du monde.»

Ces mots, prononcés par M. Imad Nabil Jadaa, Ambassadeur de Palestine au Chili le 14 Août, sont emblématiques de la rhétorique des pays arabes depuis la naissance d’Israël, en 1948.

Les Etats-Unis jouent, sans aucun doute, un rôle majeur dans le conflit israélo-palestinien en raison de leur soutien financier et politique inconditionnel à l’Etat juif – au détriment des contribuables américains – à ses colonies en Cisjordanie illégales en vertu du droit international et à son mépris des droits de l’homme dans les territoires palestiniens.

Malgré les discours passionnés blâmant la responsabilité des pays occidentaux ainsi que le «complot sioniste», l’engagement des pays arabes envers la cause palestinienne ne s’est guère traduit en un quelconque soutient politique ou économique. Des pays d’Afrique du Nord aux pétromonarchies du Golfe, l’inertie des Etats arabes «frères» est saisissante. Force est de constater que les gouvernements arabes sont complices de la punition collective faite au peuple palestinien.

Depuis le début des affrontements entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza le 8 Juillet, plus de 1.900 Palestiniens, des civils en majorité, sont morts et près de 10.000 Palestiniens ont été blessés, selon les Nations Unies. Soixante-quatre soldats israéliens et trois civils ont été tués.

Une trahison

Lorsque j’étais à Jérusalem en 2009, j’ai rencontré plusieurs Palestiniens qui ont exprimé davantage de frustration et de rancœur envers les pays arabes qu’à l’encontre d’Israël et de son allié américain. Un chauffeur de taxi palestinien de Béthléem m’a confié que les gouvernements arabes avaient «abandonné» les Palestiniens et «profitaient de leur souffrance».

Ce sentiment de trahison est partagé au niveau institutionnel. «L’inaction des Etats arabes est lamentable», m’a révélé récemment, sous couvert d’anonymat, un représentant palestinien de haut niveau basé en Amérique latine, qui a refusé d’être cité afin de protéger les intérêts de son organisation. «Outre le Hezbollah, qui est une organisation et non un Etat, aucun gouvernement arabe n’a jamais menacé Israël de mobiliser ses forces si Israël continuait son occupation de la Palestine. Pourquoi?» a-t-il demandé, avec une pointe d’amertume.

En janvier 2013, l’ancien Premier ministre palestinien Salam Fayyad avait ouvertement blâmé les Etats arabes pour ne pas avoir fourni les centaines de millions de dollars d’aide qui auraient atténué la crise financière à laquelle sont confrontés les territoires palestiniens. Israël avait auparavant suspendu son transfert mensuel de près de 100 millions de dollars de droits et taxes qu’il perçoit pour le compte des Palestiniens, et ce en représailles à la décision de l’Assemblée générale des Nations Unies de promouvoir l’Etat palestinien en tant qu’Etat observateur non-membre en Novembre 2012. L’Autorité palestinienne n’avait donc pas été en mesure de payer les salaires d’environ 150.000 employés du gouvernement, déclarait M. Fayyad.

Les vilains petits canards du Moyen-Orient

Les gouvernements arabes ont exprimé leur hostilité envers l’intégration des réfugiés palestiniens au sein de leurs sociétés depuis 66 ans, privant ainsi les Palestiniens d’exercer leurs droits fondamentaux non seulement au sein de leur propre nation mais aussi dans toute la région.

A titre d’exemple, bien que la volonté du Liban de préserver son délicat équilibre ethnique et religieux soit légitime, le sort des réfugiés palestiniens vivant dans le pays est choquant. Près de 455.000 Palestiniens – 10% de la population libanaise – sont enregistrés auprès de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) au Liban. L’UNRWA souligne que les réfugiés palestiniens vivent dans une pauvreté abjecte dans des camps de réfugiés. Ils souffrent de mauvaises conditions de logement, de manque d’infrastructures, de surpopulation et de chômage. Ce sont des êtres humains de seconde classe auxquels il est interdit d’exercer quelques 20 professions au Liban. De plus, ils ne peuvent prétendre aux mêmes droits que les autres étrangers. En Jordanie, la majorité des réfugiés palestiniens – 18% de la population – ont également un statut juridique précaire.

En outre, ces palestiniens ont régulièrement été déplacés ou expulsés par leurs «amis» arabes. En riposte contre la prétendue approbation de l’Organisation de libération de la Palestine de l’occupation brutale de l’Irak par le Koweït d’Août 1990 à Février 1991, l’émirat a expulsé la plupart de ses habitants palestiniens.

Plus tragique encore, une milice chrétienne libanaise de droite alliée à Israël a abattu entre 762 et 3.500 civils, des Palestiniens et des chiites libanais en majorité, dans un camp de réfugiés à Beyrouth le 18 Septembre 1982. Au cours de l’invasion du Liban par Israël cette année-là, Tsahal, l’armée israélienne, a permis au parti phalangiste libanais de perpétrer le massacre de Sabra et Chatila. Une commission spéciale d’enquête israélienne avait déclaré l’ancien ministre de la Défense Ariel Sharon «personnellement responsable» du massacre. Il avait permis à la milice libanaise anti-palestinienne d’entrer dans le camp afin d’y massacrer la population.

Israël souhaitait ainsi aider ses alliés chrétiens libanais à prendre le pouvoir au Liban et signer un traité de paix avec l’Etat juif, explique Avi Shlaim, historien anglais et israélien, professeur émérite de relations internationales à l’université d’Oxford.

Un manque d’unité

L’effondrement de la République arabe unie en 1962 a sonné le glas de l’unité des Etats arabes. Alors que le panarabisme était en pleine effervescence, ce projet d’unification – qui a duré moins de trois ans – avait fusionné l’Egypte et la Syrie au sein du même Etat sous la direction de l’ancien président égyptien Jamal Abdel Nasser.

En d’autres termes, il n’y a pas de leadership arabe. La notion même de monde arabe ou musulman unifié n’existe pas. «Les Arabes sont comme les Latinos: ils n’ont pas les États-Unis d’Amérique latine. Nous n’avons pas les États-Unis d’Arabie. Il existe différents niveaux et tendances de compromis politique», a déclaré l’ambassadeur Jadaa à Santiago. «Nous partons du mauvais pied lorsque l’on parle de ‘pays arabes’. Un Arabe du Golfe avec une carte de débit de cinq millions de dollars est très différent d’un palestinien dans un camp de réfugiés», a t-il précisé.

L’Ambassadeur du Maroc en Argentine Fouad Yazourh me disait, le 4 août : «Nous sommes souvent associés au monde arabe mais le Maroc jouit d’une riche culture: il est africain, amazigh, andalou, arabe et musulman avec un patrimoine hébreu».

Conflits d’intérêts

De fait, les régimes arabes défendent la cause palestinienne afin de promouvoir leurs propres objectifs politiques. «Chaque pays arabe a ses engagements et plans. Un gouvernement est comme le Dr. Jekyll et M. Hyde: en public, il annonce une position, mais en réalité, il prend d’autres décisions», a déclaré l’ambassadeur Jadaa.

L’Egypte – médiateur traditionnel entre le Hamas et Israël – en est un exemple concret. Ces derniers mois, le gouvernement d’Abdel Fattah El-Sisi a refermé la frontière de Rafah – le côté de la bande de Gaza que l’Egypte contrôle – et détruit la plupart des tunnels, accentuant ainsi le désespoir des résidents palestiniens. L’Egypte est un ennemi juré des Frères musulmans ainsi que de leur allié le Hamas. Les tunnels sont vitaux pour les habitants de Gaza car ils transportent – outre des armes – des médicaments, produits alimentaires, essence et gaz dans ce territoire densément peuplé. L’on estime que la fermeture de la frontière de Rafah a coûté au Hamas près de 250 millions de dollars en revenus perdus et droits de douane. Le gouvernement égyptien tient en effet à maintenir l’aide militaire des Etats-Unis, une récompense pour avoir signé un traité de paix avec Israël en mars 1979, qui s’élève à près de 575 millions de dollars par an depuis 2014.

Un pouvoir, pourtant

Les Etats arabes ont cependant le pouvoir d’alléger le fardeau des Palestiniens. L’Arabie Saoudite, par exemple, a véritablement exercé son influence au cours de la guerre israélo-arabe ou de la guerre de Kippour en 1973.

En représailles à la décision des États-Unis de réapprovisionner l’armée israélienne, les membres arabes de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole avaient imposé un embargo contre les Etats-Unis et d’autres pays soutenant l’Etat juif. L’interdiction des exportations de pétrole et la réduction de la production avaient ainsi mis l’économie américaine à rude épreuve. Bien que la production d’énergie des États-Unis ait augmenté aujourd’hui pour réduire leur dépendance au pétrole du Moyen-Orient, les gouvernements arabes riches en ressources pourraient toujours utiliser cette arme économique. Au lieu de cela, «l’Arabie saoudite investit directement en Israël parce qu’elle investit ses pétrodollars principalement en Europe et aux États-Unis, qui les investissent ensuite en Israël», a déclaré le représentant palestinien sous couvert d’anonymat.

Les Palestiniens auraient pourtant bien besoin de l’appui des Etats arabes. Une étude de Juillet 2011 publiée par la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement établit que le commerce en Cisjordanie est isolé des marchés mondiaux en raison des restrictions israéliennes sur la circulation des marchandises. En outre, les contraintes israéliennes sur les importations et les exportations font grimper les prix pour les entreprises et les consommateurs palestiniens.

Le coût total de la politique d’Israël sur l’économie palestinienne a atteint 6.897 milliards de dollars en 2010 – près de 85% du produit intérieur brut estimé des territoires palestiniens – selon un bulletin publié par le ministère palestinien de l’économie nationale et l’Institut de recherche appliquée de Jérusalem en Septembre 2011.

Sans référer à aucun pays en particulier, Ambassadeur Jadaa soutient que : «Vous pouvez tromper une personne pendant un certain temps. Vous pouvez tromper tout le monde pendant un certain temps. Mais vous ne pourrait jamais tromper tout le monde tout le temps.»

 

Cet article a été publié dans The Huffington Post le 19 août 2014. Cliquez ici.


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